18. Sed fluctuat nec mergitur

La cérémonie qui introduit le cours peut étonner le béotien. La position en seiza en rang d’oignons face au Kamiza, le salut au fondateur dans un silence religieux, puis le salut appuyé envers le professeur accompagné de la formule sacramentelle « Onigaïshimasu » en surprend plus d’un. Ce rituel immuable, conforme au reishiki et respecté partout en aïkido, a bien sûr un sens profond et témoigne notamment du respect dû à celui à qui l’on doit de pouvoir pratiquer. Mais on nous explique aussi qu’elle a un objectif plus simple et plus prosaïque : rompre avec ce qui fait notre quotidien, en particulier ses routines et, le cas échéant, ses ennuis, pour introduire une autre dimension propice à la pratique martiale, pour faire table rase de tout souci et aborder sereinement puis surmonter les difficultés propres à la pratique de l’Aïkido. Seulement voilà. Les soucis parfois sont plus forts et rattrapent l’aïkidoka jusque sur le tatami.
C’est que le sort a de ces caprices qui confondent l’entendement et avec lui, le comble n’est jamais très loin d’être atteint, tirant force pieds de nez aux aspirations les plus louables, engageant malgré eux au plus brutal désespoir ceux qui, dans la panade, se démènent tant pour réussir.

Voici deux exemples récents :
Un professeur, des élèves, une séance d’aïkido où chacun trouve son compte et progresse… Quoi de plus banal, n’est-ce pas ? Pourtant, on peut être Sensei, fraîchement émoulu mais déjà accompli, pédagogue et brillant, respecté pour cela par ses élèves, et être dans la vie civile un homme à la recherche d’un emploi, se heurtant aux dédales des dispositifs loufoques mis en place pour minorer la statistique du chômage.
De même, ce jeune étudiant chanceux, désigné pour partir au Japon suivre un stage de trois mois, provoquant du même coup l’envie attendrie de tous les membres du club, se voit-il contraint d’y renoncer une semaine avant de partir à cause du tremblement de terre et ses épouvantables conséquences et se retrouve-t-il, gros Jean comme devant, catastrophé par un événement qui contrarie un rêve qui allait devenir réalité, paniqué de ne pas avoir de stage et désespéré de ne trouver une solution de quelque côté qu’il se tourne…

Encore une fois, le cours d’aïkido, j’entends : le rouge et le vert des tatamis ainsi que leur disposition géométrique, la pratique, le recueillement qui y préside, la cordialité de nos conversations après le cours, donne à oublier pour un temps ces situations difficiles. Toutefois, dans certains cas, sans qu’il y ait de magie à cela, nos rencontres apportent des solutions ou des débuts de résolution, issus d’une solidarité spontanée entre gens qui partagent une pratique commune. Certes, l’aïkido n’est pas un bureau de placement et nos échanges ne peuvent remédier à tout, mais ils peuvent parfois aider quand ils se font de part et d’autre sur la base de bonne volonté honnête et bien comprise.

Ainsi ce jeune étudiant a-t-il trouvé, une semaine après, un stage rémunéré correspondant à sa formation et à ses aspirations, grâce à un des membres du club qui a pu intervenir en sa faveur. Certes, la Flandre, placide et plate, a remplacé le tempêtueux Japon, mais l’année n’est pas perdue.
Ainsi, un des élèves du Maître sans emploi, versé dans les arcanes kafkaïens des organismes acteurs de la recherche d’emploi, aura-t-il pu l’aider à faire « avancer son dossier vers une issue favorable ». Ce n’est peut-être pas le Pérou mais… c’est déjà cela.

 

Sed fluctuat nec mergitur. C’est cela aussi, le club. Et quand l’un d’entre nous manque à bord, c’est qu’il est mort. Non, là, je plaisante !