5. Du genou

Me voilà suspendu d’Aïkido pour une durée de quinze jours au moins.Mais non, ce n’est pas une sanction ! C’est un incident de parcours… Le temps qu’une douleur au genou gauche cesse de me lanciner lorsque je me déplace en suwari waza ou en position de seiza…

Tout caduc, à zéro, je ne vous cache pas que j’étais soucieux et bien malheureux quand je suis allé voir mon médecin. Après examen, il m’a tenu les propos rassurants que j’attendais. Peut-être est-ce ici la marque d’un bon médecin ? « Nous allons prendre le temps nécessaire pour vous permettre de reprendre cette pratique si importante pour vous », me dit-il sortant son ordonnancier et moi mon carnet de chèques.

Certes, le corps a ses raisons avec lesquelles l’esprit doit composer. N’empêche, le temps arrêté, la pratique suspendue, c’est un peu comme si, tout soudain, stoppé net en pleine course, je devais faire étape sur la Voie sans vraiment l’avoir choisi. Une bulle de non-agir qui, bien sûr, donne à penser. D’abord parce que, tout à coup moins bousculé et pressé de toutes parts, j’ai l’impression de n’avoir plus que cela à faire : penser ou plus exactement penser au fait que je ne peux pratiquer. Ensuite, désappointé et —il faut bien le dire— paniqué à l’idée de devoir arrêter complètement l’Aïkido, je me suis rendu compte de la place que je réservais dans ma vie à cette discipline, aux activités annexes et aux relations que j’ai pu développer autour de celle-ci. Et, si tout à coup, je devais arrêter, me dis-je, que ferais-je d’autre ? Une collection de timbres ? Des sculptures en bâtons d’allumettes ? De la broderie ? Du mime ? Quoi encore ? Mais d’abord, est-ce que l’Aïkido peut se remplacer ? Existe-t-il des activités comparables qui, ménageant le genou, nourrissent le corps en donnant du grain à moudre à l’esprit ? Puis, élargissant encore ma vision : ce journal que je tiens et cette participation active aux activités du club n’ont-ils pas pris une place démesurée ? Est-il bien raisonnable de continuer de cette façon ? Ne vaudrait-il pas mieux prendre davantage de temps pour retourner sculpter à l’atelier, par exemple ? Et si c’était trop tout cela ? Voire ! Et si je me fourvoyais ? Si ma voie n’était pas celle-là ?… Tragique, enfin : cette douleur au genou signera-t-elle la fin de ma carrière d’aïkidoka débutant ?

Qui ralentit le pas perçoit le chant d’oiseaux qu’il n’avait jamais entendus(1)

La pensée tourne ainsi en roue libre autour de ces questions que l’absence de pratique ne cesse d’aiguiser et, bien que je continue de m’interroger de la sorte, concédant volontiers que je devrais peut-être mieux doser le temps que je prends à mes diverses activités, je ne me vois pas renoncer à l’Aïkido, au plaisir de le pratiquer, au-delà des difficultés qui me sont propres, aux découvertes que je continue de faire, à la rencontre avec les autres pratiquants.

Vous me direz que voilà un petit tracas bien personnel. Voire, si la cause de cette gêne au genou relève, non d’un traumatisme sur le tatami, mais d’une arthrose, qu’il est totalement incongru dans cette chronique. Vous aurez raison à ceci près qu’une douleur au genou, cela peut arriver à tout le monde —j’en connais qui en ont eu en remontant leurs courses— mais en particulier à ceux qui pratiquent l’Aïkido dès lors qu’ils ne suivent pas certaines règles données par les professeurs pour se déplacer, pivoter, chuter ou se relever. Je me garderai bien de donner ici la leçon, ce serait un comble : je ne suis ni professeur, ni médecin mais je renvoie mes lecteurs à l’excellent document : Prendre soin de ses genoux en pratiquant l’Aïkido, produit par la Commission Santé de la Ligue Dauphiné-Savoie d’Aïkido et de Budo – FFAB, reproduit sur notre site. Il fait le point sur le sujet et propose une saine utilisation des genoux toujours très sollicités en Aïkido. Je pense que la lecture, nouvelle ou réitérée, de ce document sera utile à tous, avancés comme débutants, et donnera à tous les moyens de prévenir le risque de blessure. Une nécessité qui fait loi surtout en début de saison. Bon, moi, je retourne à mes onguents, mon Beaumes de Venise et à ma méditation. (1) Le Tao The ching du Sage, nouvelle interprétation de la soixante-deuxième strophe. Extrait de Le Jardin de l’Enfer, Une enquête du père Ananda, Nick Wilgus, page 217, éditions Picquier Poche, Arles, Mai 2010.