6. Les très riches heures

Je sais d’avance que ce que je vais écrire ne recueillera pas l’unanimité des suffrages, qu’importe ! Je ne cherche pas à me faire élire…Je vous écris depuis la grève, non pas celle, lumineuse, de galets ou de sable d’or, non pas celle qui, du flux au jusant, bat le flanc de nos côtes plates, qui reçoit le ressac à grand coup de claques quand la brise marine se fait revêche et mugit sous octobre. Mais la grève, prosaïque, pour le maintien de la retraite à soixante ans. Je sais : les préoccupations séculières n’ont pas voix au chapitre dans l’enceinte d’un dojo. « Laissez donc vos ennuis au vestiaire ; quand vous les retrouverez, vous verrez comme ils sont de peu de poids au regard de l’univers ». C’est vrai. Mais prendre sa retraite après voir passé tant de temps à servir les autres, à des tâches que l’on n’a pas forcément choisies pour enfin découvrir le plaisir de se réaliser, pour s’adonner corps et âme en fin de vie à ce que nous commande de faire un impérieux sentiment : cultiver son jardin, se réserver quelques voyages et découvrir le monde après une vie sédentaire par force, développer une pratique artistique, s’engager dans une démarche caritative, braquer une banque (ce qui, pour beaucoup, reviendrait au même…). Est-ce vraiment trop demander ? Il y a, je le concède, un paradoxe à clamer haut et fort un tel sujet sous le péristyle d’un temple dévolu à l’aïkido. Les échos renvoyés par les murs sacrés font un bruit incongru ici où la retraite n’existe pas. On m’opposera qu’il y a de la confusion, qu’il faut comparer ce qui est comparable, car enfin de quoi parle-t-on ? L’aïkido n’est pas un travail, encore moins un travail salarié. C’est une activité librement consentie. C’est un art, une voie sur laquelle on chemine et qui ne possède d’autre terme que celui, propre à chacun de nous, qui nous empêchera de poursuivre. On ne compte plus le nombre de valeureux aïkidokas qui, à un âge avancé, sont tombés foudroyés tout bonnement au sortir des tatamis… C’est vrai. Pas de retraite donc. À moins… À moins que, pour nous qui ne sommes ni samouraïs ni artistes professionnels, l’aïkido ne soit déjà lui-même une retraite, un retrait de ce monde trépidant et en grand danger de dérèglement, un temps que l’on consacre à soi et aux autres qui partagent cette même passion, une retraite un peu avant la lettre, en pointillés, quelques morceaux volés de-ci de-là, à raison de deux fois une poignée d’heures canoniales par semaine, de riches heures, qui nous permettent de supporter le reste du temps passé, un silence musical à la recherche de l’harmonie avec le monde et ce qui l’entoure. Une retraite d’« actif » qui éprouve le besoin, urgent lui aussi, de se retrouver, de se concentrer sur une activité mêlant l’intelligence à l’exercice du corps, et qui envisage très sérieusement avec l’autre, considéré comme un tout pluriel, une relation à deux durable et empreinte d’une empathie hors du commun.

L'Homme anatomique - Les tès riches heures du Duc de Berry Homme anatomique, Les Très Riches Heures du duc de Berry. Musée Condé, Chantilly. XVe siècle. (Extrait de Wikimedia Commons )