Carte postale de Saint-Malo

Bonjour de Saint-Malo, où mon jo et moi passons d’agréables vacances... Qu’y puis-je si la Bretagne m’inspire ? L’air vivifiant, le criaillement rouillé des mouettes en apesanteur, l’horizon que souligne d’un trait plus ou moins net une mer parfois démontée, les voiles, les vapeurs que la brume de mer apporte après de fortes chaleurs, le son languissant des cornes de brume, les jeux innocents pour se désennuyer un peu… Mais, cette année, je renonce aux jeux de plage. Vol-à-voile, pédalo, kayak de mer à la baille ! Fini les baballes, les raquettes, les volants ! Foin des boules, des bouées, des gâteaux de sable sur le biscuit de la grève ! Foin des cerfs-volants ! Pêcher à la ligne, glaner les coques, collectionner les coquillages ? Peuh ! Cette fois c’est du sérieux : à moi le jo !
Carte postale de Saint-Malo

Carte postale de Saint-Malo

Bon, je ne l’emporte pas partout, calé derrière l’oreille à la façon d’un boucher son crayon, mes vues sont plus modestes : des devoirs de vacances en quelque sorte. J’ai apporté aussi sa méthode facile et, par un esprit de contradiction bien naturel, j’ai commencé par la fin : l’apprentissage des 14 et 31 frappes, ces katas aux strophes si dures à retenir. Quoi ! Seul sur l’immensité déserte de la plage, à l’heure du laitier et du ramassage des poubelles, je me vois mal demander à un éboueur de suspendre sa course le temps de me donner la réplique pour quelques kumijo ! Depuis le début du séjour je passe une bonne heure chaque matin à gesticuler ainsi, armé de mon bâton face à des flots nullement convaincus d’avoir affaire à un ennemi à leur mesure. Je fais pourtant des progrès, certes à vitesse modérée, moulinets en bataille, non, je n’en suis pas à faire siffler l’air ni à couper le vent en deux. Mais au moins, je parviens à retenir ces enchaînements en dépit de ces éternels blocages que l’on a tous éprouvés lorsque l’on cherchait à retenir une récitation de Maurice Carême. J’ajoute que cet entraînement constitue, sous la forme d’un jeu, un excellent exercice physique matinal qui déverrouille les articulations en les échauffant et en les assouplissant. Une heure de jo chaque matin, en route pour un long chemin ! Il n’y aurait pas grand-chose à ajouter sinon que, en un temps où l’on ne s’étonne plus de rien,  ma gesticulation en surprend plus d’un…  et les rares promeneurs se demandent : « Que peut bien vouloir fouir ce matricule qui agite un manche de pelle sans pelle ? ». Quant aux dénicheurs de trésors enfuis, brandissant leurs détecteurs de métaux de leur démarche de manchot empereur, ils se fendent d’un large sourire goguenard. La vision de ce guignol ahanant représente un comble pour eux : s’échiner avec un manche sans galette en n’ayant pas même l’espoir d’en trouver une !... Mais les vrais trésors sont-ils là où ils les imaginent ? Avoir conscience de son ridicule paralyserait les meilleures volontés, c’est vrai, et il faut de la ténacité pour ainsi s’exposer, au beau milieu d’une plage, aux regards amusés, bien-pensants et néanmoins critiques du chaland qui passe et qui s’interroge, non pas en se disant simplement : « Est-ce là un jo ? » mais plutôt, en variant le ton par exemple, tenez :
  • Dévot : « Que peut-bien avoir fait ce pauvre pécheur pour avoir à chasser ses démons à coup de bâton avec une telle ardeur ? »
  • So britiche : « Aou Amazing ! Tam’bour’meïdjor ? Meïdjoritt’s ? Twirling Bâtaon ?... What else ? »
  • Ironique : « Ah bah ! Il a pas fini de balayer, celui-là… Après la plage, les dunes et les oyats ! »
  • Ingénu : « Le curieux filet de cette chasse au papillon qui ne se laisse point voir !!! »
  • Zazen : « Chasser la pensée de son bâton de moine, laisser passer les idées comme les nuées, hors de portée, ou ne les saluant enfin que pour ce qu’elles sont : rien. »
Et puis restent les marchands de ce grand temple estival, les petits boutiquiers aux poches bien vastes pour engranger l’argent du pékin qui bronze, qui se lèvent tôt eux aussi pour leurs petites affaires et qui, de loin, observent mon manège, intéressés : «Chez quel fournisseur ce nouveau jeu de plage? »… Je ne serais pas autrement surpris d’apprendre que Saint-Malo soit classé en catastrophe naturelle dès septembre, si l’épidémie de bosses due à la pratique subite du jo se propage auprès d’une population touristique toujours avide de sensations nouvelles… Mon jo et moi vous souhaitons des vacances aussi agréables que les nôtres auront été studieuses, À bientôt sur le tatami !