Journal d'un débutant - Saison 4
20. Vivat
Proverbe en usage au Japon
Cité par Arnaud Cousergue (2009), L’esprit du geste - Petite sagesse des arts martiaux,
Paris, Éditions Transboréal
Je viens d’avoir 60 ans. Si les souhaits de bon anniversaire sont toujours bienvenus, il est complètement faux de dire que c’est une étape. Je ne sais pas pourquoi les gens disent cela ; la plupart du temps le roi de la fête n’y pense même pas, ce sont les autres qui lui instillent cette idée saugrenue, qui cherchent à l’en convaincre. Pourquoi ?
On me l’a dit la première fois à 10 ans, où j’ai eu droit à ma première montre et à un dictionnaire. À 20 ans, bien sûr, « ah ! 20 ans ! ». Puis à 25 ans : l’incontournable « quart de siècle ! ». Puis de nouveau à 50 ans : « oh, oh ! Un demi-siècle, ça compte ! ». Auparavant, il aura fallu passer par les « 40e rugissants ».
Par exemple, allez savoir pourquoi 30 ans n’est pas considéré comme "un cap" ? Parce que ce n’est pas tout à fait le tiers de 100 ?
Et me voici — tranquille et débonnaire— au lendemain de mes sweet little sixties.
La plupart des gens m’ont dit que je passais désormais à autre chose sauf, curieusement, les membres du Club. Difficile à interpréter mais suffisamment précieux pour le remarquer et les remercier tous.
Rien n’est plus faux que de penser qu’un âge à identité mathématique remarquable constitue une « étape de la vie ». La seconde qui précède ressemble à s’y méprendre à celle qui la suit, qu’elle boucle un compte rond ou non.
Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y ait pas d’époques qui marquent notre vie. N’avons-nous pas le sentiment de vivre plusieurs vies ? Un déménagement, un changement de travail, un ennui de santé, des vacances exaltantes et (merveille !) qui se prolongent, une union, un changement de compagnon, une départ à la retraite… de nouveaux départs de toutes sortes décident de nouvelles existences qui nous changent tels qu’en nous-mêmes, mais alors là franchement et que nous le voulions ou non. Ces événements qui tout à coup dévient la perspective, transforment notre paysage quotidien, sont le plus souvent imprévisibles jusque dans leurs conséquences : je ne me doutais pas que ce serait le cas quand j’ai commencé l’aïkido. C’est pourtant vrai.
Ma petite vie (et celle des miens…) s’est réorganisée à l’aune de cette activité physique et de la vie du club. Elle en est devenue étroitement dépendante sans qu’elle ne me pèse en rien et sans regret. Pourtant, dans la vie qui lui précédait, je n’étais ni malheureux ni candidat au changement. Cela s’est fait tout seul, sans crier « gare ! ». L’aïkido s’est imposé comme une évidence. Je crois que seul l’amour est capable de tels bouleversements dans ce qu’il y a de plus difficile à changer : le comportement.
Dans notre club, une coutume bien sympathique veut que le maître réalise avec l’heureux du jour autant de koshi nage qu’il a d’années à sa boutonnière. En comptant que je pèse 100kg, multipliez vous-mêmes : au bout du compte, il aura 6 tonnes à soulever et faire chuter. J’en ai déjà fait dix, avec plus ou moins de bonheur, il est vrai, car je suis loin d’être au point sur les koshi malgré mes presque quatre ans de pratique. Eh bien, croyez-moi si cela vous chante, mais j’aspire à faire les autres pour progresser dans mon rôle d’uke... C’est dur d’être professeur d’aïkido.
Répétons sans cesse, sans cesse :
Qu’il vive à jamais !
En santé en paix !
Vivat semper
In aeternum !(1)
(1) Vivat flamand : quatre convives chantent le couplet en tenant un torchon en dais au-dessus de la tête du bienheureux. un cinquième comparse, passant par derrière, se charge de verser un verre d'eau à travers le torchon à la fin de la chanson, simulacre païen d'un baptême renouvelé.
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