J’ai pensé dans ma tête

Au début de ce Journal du débutant, je m’interrogeais: « Comment être un aïkidoka ? », ici et maintenant, et comment devenir l'un de ces héritiers des samouraïs ? Par curiosité et faute de mieux, je me proposais de suivre la route de ceux qui m’avaient précédé. C’est ce que je fis et à quoi je m’emploie encore. Certes, la transmission a provoqué une perte en ligne parmi les fondamentaux des arts martiaux et leur démarche originelle. Mais, en se scindant en un nombre indéfini de disciplines inventées par autant de maîtres que l’histoire pouvait en contenir, les arts martiaux se sont considérablement enrichis… Quoi qu’il en soit, il me semble qu’en ce qui concerne l’aïkido au moins, l’essence en est conservée quelle que soit la crèmerie à laquelle on adhère. Ce qui m’en convainc c’est que la pratique de l’aïkido m’a fourni aujourd’hui la réponse à cette question, en me préservant des fausses routes.

On ne devient pas aïkidoka en renonçant à soi, à sa culture, à ses joies ni ses peines, en se japonisant, en sacrifiant tout à coup au bouddhisme ou la religion Shinto ou en cédant à tout syncrétisme sous prétexte de vouloir fusionner à ce qui nous attire, nous charme, finit par devenir un mode de vie, une promesse de longévité et, peut-être aussi, une porte vers l‘éternité…

On devient aïkidoka en restant soi-même. C’est déjà beaucoup. Et pour cela en pratiquant encore et toujours, avec toujours plus de rigueur. C’est la leçon des anciens, d’où qu’ils viennent. L’éternité est là, à portée de mains, dans l’ici et maintenant et dans ce paradoxe qui conjugue le « toujours même » au « toujours mieux », cercle vertueux à la fois physique et moral.

Hors du tatami, dans ce qui fait notre quotidien, tout nous porte à l’oubli de nous-mêmes. Et lorsque, dans le repos, après avoir sacrifié à tous nos devoirs (travail, famille, etc.) nous nous cherchons à nouveau, il n’est pas rare que nous nous fourvoyions en cherchant l’oubli de nous-mêmes à travers l’oubli de nos soucis et non en nous retrouvant nous-mêmes. Nous vivons ainsi décentrés de nous-mêmes, à côté de ce qui constitue le cœur de notre existence, une vie de substitution où le bruit, la fureur prennent le pas sur la sérénité.

Est-ce la peur du vide qui nous pousse ainsi à nous fuir ? Toujours est-il qu’en cherchant naïvement à devenir aïkidoka, on se rencontre soi. On se découvre ou se redécouvre et, comble de bonheur, on se met en situation de le faire au contact d’autres pratiquants dans une confrontation fraternelle qui transcende les sexes et les âges. On s’oppose en même temps que l’on agit en solidarité en usant de la modalité d’échange la plus intime qui soit : le corps. Une confrontation qui nous amène à faire front ensemble.

Peut-être est-ce là que réside la source vive de la convivialité précieuse, étonnante et toujours renouvelée qui marque la vie de notre groupe. Au-delà, bien-sûr, de quelques manifestations tangibles comme les « homologations administratives »[1].

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[1] Au sein du club, doux euphémisme pour les « pots ».