Journal d’un débutant – saison 6 – 6. Au plaisir des sens

Le ciel m’en est témoin, je suis loin d’être un parangon de vertu et n’adhère pas aux alcooliques anonymes repentants mais trop c’est trop.
Je crois de mon devoir de débutant d’alerter ce qui reste de conscience en chacun de nous devant la déferlante de pots et faire ainsi pièce à la démission éhontée de notre bureau, l’apparente apathie bienveillante de nos professeurs, et l’enthousiasme pétillant et totalement irresponsable des membres de notre club.

Il fut un temps où, de loin en loin, on se rinçait la dalle, en général pour de bonnes raisons : un anniversaire qui sans cela eût été trop triste ; un passage de grade réussi ; un beaujolais nouveau sans banane et, de cette façon, espacée, nous sacrifiions au culte de Bacchus quelques bonnes boutanches d’incarnat, une ou deux fiasques de blanc ou de houblon perlé. Rappellerai-je cette ère antédiluvienne où nous avions poussé le bouchon jusqu’à placer un grand magasin en rupture de stock de … « tonic » ?

Cette mesure innocente, certes bien agréable, reste toujours de saison mais elle a pris un rythme échevelé dépassant l’entendement. Ainsi est-il devenu courant qu’il y ait, non pas une, mais plusieurs libations le même soir. Oserais-je avouer que l’on a même vu trois célébrations le même jour ? Encore ces cocktails à répétition seraient-ils accompagnés d’un toast bien senti clamé en termes élégants et propres à libérer l’âme de nos instincts animaux. Que nenni ! De discours point ! Nous passons du tatami au pince-fesses sans transition, juste quelques secondes sous la douche pour nous rappeler qu’il existe de l’eau !

Tout le monde ne peut qu’abonder avec moi, et, pauvre ! Bacchus le premier ! Il est plus que temps de mettre le holà à ces dérives orgiaques. C’est pourquoi je vous propose, pour endiguer ce flot de mousse éthylique, deux actions drastiques qui permettront enfin de voir clair entre les moments de pratique et nos troisièmes mi-temps :

  1. D’abord programmer les projets festifs de nos chers membres de façon à ce qu’ils ne se recouvrent pas les uns les autres…Cela dit sans équivoque.
  2. Ensuite, inviter, de façon systématique, l’initiateur de la fête à lire à voix haute au début –avant qu’il ne soit trop tard– ce « Credo Aïkido » afin de rappeler ce pour quoi nous sommes réunis et en quoi nous croyons profondément :

CREDO AÏKIDO

l’aïkido ne serait pas un art martial convivial…
seuls les gens mal intentionnés pensent que
le Club ne peut pas fonctionner sans pots entre amis
parce que notre expérience nous a appris que
le plus important est ce qui se passe sur le tatami
nous montrerons que c’est folie de croire que
l’on ne peut pas se passer comme point final du coup de blanc
les dimanche matin pour fin d’entraînement
nous assurons hautement et fièrement que
la convivialité peut se passer de ces gorgeons
malgré nos objurgations. certains s’imaginent encore que
le réfrigérateur se renouvelle comme par magie
quand nous assurerons le service, nous ferons tout pour que
les boit-sans-soif n’aient plus droit de cité
nous ne permettrons en aucune façon que
les pique-assiettes viennent nous dévorer tout cru
en cela fidèles à eux-mêmes et toute honte bue
nous accomplirons nos desseins envers et contre tous même si
la trésorerie s’en trouve complètement engloutie
mais nous rendrons grâce aussi à la vie chaque jour même si
nous cherchons toujours et encore l’harmonie, seule trace tangible des dieux
Telle est la voie de l’aïkido

À y regarder de plus près, et maintenant que j’y pense, rien n’empêchera notre énergumène, en fin de gala, après l’avoir lu comme vous venez de le faire, depuis le haut jusques en bas, de relire à nouveau ce même Credo mais du bas en remontant vers le haut. Cela ajoutera du sens, un autre sens qui aura au moins le mérite de ne fâcher personne !
Je crois qu’une assemblée générale extraordinaire du Club ne serait pas de refus pour entériner une telle décision, décision qui pourrait être suivie d’une petite régalade de derrière les fagots…
Bien entendu !