Le Journal d’un débutant – saison 6 – 5. Faire ses gammes hors du tatami

C’est un jour de congé ordinaire. Tout est calme. Difficile de dire que le jour décline quand il ne donne, même en pleine lumière, que de pâles lueurs. J’allume une lampe de chevet qui circonscrit de son halo réconfortant une sorte de nid de travail que je me suis concocté et qui a tous les airs d’un tableau de commande de Boeing 747. Ordinateur (de bord) sur lequel se trouve un tableau récapitulant toutes les techniques exigibles pour passer le 1er Kyu (depuis le 5e) et les vidéos de Sensei Tissier qui en décomposent la plupart, une planche sur laquelle figure en bonne place l’ouvrage du même Sensei détaillant en photos toutes ces techniques —ouvrage que j’avais déjà amplement crayonné lors de ma précédente préparation—, des feuilles blanches pour prendre des notes et de quoi écrire.
Si mes maîtres m’autorisent à me représenter au 1er kyu, il me reste 3 mois environ.
Bigre…
Aussi, me suis-je établi un plan de vol en trois temps.

  • D’abord, à partir du livre de Ch. Tissier, noter, à ma manière, ce qu’il nomme les temps forts à respecter pour chaque technique. J’y ajoute, quand je me les rappelle, les recommandations de mes professeurs qui pointent certaines difficultés, dont certaines qui me sont propres. Je ne mémorise bien que ce que je note. Une fois cela noté, je passerai en revue ces fiches pour en retenir l’essentiel et surtout, j’espère, les faire passer dans la pratique.
  • Ensuite, sur une attaque donnée, décliner dans le détail les différentes techniques possibles. Je me suis rendu compte de l’importance de bien commencer une technique plutôt que de chercher tout de suite à la bien finir en oubliant de la commencer comme il faut. Sortir de la ligne d’attaque, choisir le bon côté selon que l’on est en omote ou en ura, regarder le partenaire, rester droit et bas sur les appuis, etc… Ces choses simples me posent encore problème et je dois m’attacher à travailler ces défauts jusqu’à les faire disparaître. Pour m’aider, je dispose, dans ce cockpit, du livre qui me permet de décomposer les techniques par le menu : les différentes phases, les points de contrôle, les positions sur les appuis etc. Et, le cas échéant, les vidéos, quand elles existent.
  • Enfin travailler la mémoire : en me repassant intérieurement le film des techniques, sans me reporter à mes prises de notes bien sûr, mais aussi en établissant et en apprenant des listes de techniques en rapport avec une attaque donnée. Ce qui devrait me permettre de préparer les ji waza auxquels nous ne couperons pas.

C’est un travail de bénédictin dans la toute jeune nuit de l’hiver, je le concède ; alors, j’alterne ces trois temps au cours d’une même séance de travail, pour ne pas trop me lasser.

Avouez tout de même : quel gouffre il y a entre le « voir » et le « faire » ! Entre le « comprendre » et le « faire » ! Car s’il suffisait de l’un pour obtenir l’autre, nous serions tous haut gradés !!!! Il y a tant de choses qui interfèrent : l’état physique, la constitution des partenaires, le degré de fatigue, la plus ou moins grande souplesse, l’hésitation ou non, la justesse d’exécution, sa rapidité… Au surplus, en travaillant de cette façon, nécessaire en soi mais évidemment incomplète, je ne me départis pas d’une certaine frustration : je voudrais pouvoir tester dans l’instant, par exemple, cette phase de contre sur shomen uchi que je viens seulement de comprendre ou de retrouver et que je sais ne pas respecter. Mais avec qui le pourrais-je ? Avec Sophie, ma femme, elle si douce, si fragile ? Et où ? Dans mon salon, sous le lustre en cristal ? Ce qui m’amène à trépigner d’impatience en mon for intérieur jusqu’à notre prochaine rencontre. Je ne suis pas non plus à l’abri d’instants de panique quand je vois tout le chemin qu’il me reste à parcourir, tout ce qui me reste à préciser, peaufiner, et aussi, et surtout toutes ces difficultés qui me sont propres et que je souffre de ne pouvoir toujours surmonter.
Je n’écarte pas l’idée que ces efforts, à certains égards, aient quelque chose de vain et que la pratique seule est déterminante pour progresser… Hors du tatami point de salut ! Mais je me rassure en me disant que cela procède du désir de vouloir mettre toutes les chances de mon côté !
Et le temps file ainsi, à bord de ce vol d’études, sans que j’en prenne conscience, jusqu’à ce qu’il soit temps pour moi d’atterrir : c’est déjà l’heure de se préparer pour le prochain cours. La température au sol est de 15°C, doux pour la saison. J’attache ma ceinture : à nous deux la pratique !