L’esprit du Zen

Loin de moi la prétention de vous enseigner quoi que ce soit, a fortiori le Zen. Mais je voudrais entrer en résonnance avec l’article paru dans l’Aïki ch’ti N°15 (version électronique) portant sur la cérémonie du thé. Aussi satisfaisant que paraisse cet article, il m’a semblé qu’il lui manquait quelque chose. Certes, il comble notre curiosité car il décrit méticuleusement une cérémonie complexe dans ses moindres détails et à chacune de ses étapes ; mais il n’évoque à aucun moment l’esprit qui a nourri et qui gouverne encore aujourd’hui ce protocole. À sa lecture, on pourrait être fondé de penser que les Japonais sont férus d’un formalisme exacerbé aussi gratuit qu’inamovible. Au fond, c’est un peu comme si, décrivant la danse des coqs de bruyère au temps des amours, on se bornait à en décrire par le menu le pas de deux en passant sous silence qu’il s’agit d’un ballet romantique propre à séduire la femelle à des fins d’accouplement et de reproduction de l’espèce. Seulement voilà : je ne suis pas spécialiste du Zen. Pour tout dire, je suis comme bon nombre d’occidentaux qui restent à la porte du Zen et qui passent leur temps à se demander comment s’ouvre la porte… C’est pourquoi j’en appellerai à Taisen Deshimaru[1] et convoquerai à mon secours l’un de ses jolis contes pour illustrer l’esprit qui préside à la Cérémonie du Thé[2].

 Quelques pétales sur le tatami

 Rikyu, le fondateur de la cérémonie du thé de l’école de Chanoyu, reçut un jour un présent, de très belles fleurs : des tsuba kides, de la part du chef du temple voisin de Daitoru-ji, à Kyoto. Un jeune moine les lui apporta. Juste devant la salle de thé, il fit tomber les fleurs sur le sol. Tous les pétales s’en détachèrent d’un coup, il ne restait que les tiges. Le jeune moine, confus, s’excusa auprès de Rikyu qui répondit : « Entrez dans le salle de thé. » Devant la niche, le tokonoma, Rikyu posa simplement un vase à ikebana vide. Puis il enfonça les tiges des fleurs et, par terre, sur le tatami, tout autour du vase, il disposa harmonieusement les pétales. C’était très beau, naturel, simple.

 Rikyu dit alors au petit moine : « Lorsque vous m’avez apporté ces fleurs, elles étaient shiki :

Shiki soku ze shiki : le phénomène est le phénomène.

En tombant, elles sont devenues Ku, il n’y avait plus de fleurs :

Shiki soku ze ku, le phénomène est Ku, Rien.

Selon le sens commun elles auraient pu rester telles quelles.

Ku soku ze Ku, Ku est Ku, le Rien est Rien.

Mais maintenant elles embellissent la pièce :

Ku soku ze Shiki, Ku – Rien est le phénomène. »

 Avec rien, cette pièce est devenue très belle, beaucoup plus belle qu’en employant plein d’éléments de décoration. Juste quelques pétales déposés sur le tatami autour d’un vase sans fleurs dans le tokonoma. Cette histoire reflète l’esprit de la cérémonie du thé Je sais. Ce n’est pas facile à comprendre. Comme toujours, dans les contes Zen, il faut les mâcher et les remâcher longtemps pour en capter toute la saveur. Je vous propose donc de le garder en bouche un moment avant de l’oublier. Mais, pour peu que l'on s’y arrête un moment, on ne peut s’empêcher de se demander : de même, ne peut-on dire que cette histoire reflète aussi l’esprit de l’Aïkido ? _____________________________
[1] Maître Taisen Deshimaru (1914-1982), moine zen soto qui a fondé en Europe de nombreux dojos et a commenté « Le Trésor du Zen » de Maître Dôgen.
[2]  « Le bol et le bâton » - 120 contes zen racontés par maître Taisen Deshimaru, collection Spiritualités vivantes, Albin Michel, 1986.